Le démantèlement du cuirassé BRETAGNE, suite

Auteur Jean-René BRESSOLES le 03 mai 2014 Après la tentative infructueuse de l'ingénieur maritime Elie Monier qui ne fit qu'inspecter l'épave en 1941, les années passèrent avant que la décision soit prise de libérer le port du cuirassé. Celui-ci, quille en l'air, reposait sur son mât tripode (son arrière complètement rasé par le premier coup de 380 mm) qui s'appuyait directement sur le fond, tandis que l'avant soutenu par les superstructures pointait vers la surface. Rappelons que si l'épave était restée là en l'état, c'était d'abord et avant tout par faute de moyens matériels considérables à mettre en oeuvre et qui localement n'existaient pas. Avec de surcroît comme il a été rappelé les conditions draconiennes fixées par la marine qui voulait avant tout ne pas se résigner à disperser les six cents corps de marins encore prisonniers des entrailles des 22 000 tonnes d'acier. Sans compter les dangers des 700 tonnes de munitions dispersées un peu partout à bord qui devaient être traitées avec un luxe de précautions. Parallèlement le port de Toulon monopolisait tous les moyens pour la récupération des 201 bâtiments coulés qui se trouvaient là encore après guerre, et dont les travaux de désenclavement cesseront avec le dégagement de la grande passe en 1959 soit près de quinze ans après. Quant à la BRETAGNE à Mers el Kébir, il lui fallait trouver une entreprise de démolition qui voulait bien se porter volontaire pour traiter l'épave avec les contraintes que comportait le cahier des charges. Une seule entreprise Toulonnaise se porta volontaire, la société Serra Frères ; Une autre contrainte lui fut imposée : réussir en moins de dix huit mois à ramener le plan d'eau à moins de neuf mètres de la surface, ce qui fut fait. Il fallu pour cela ramener de Toulon un ponton mâture, des pontons à grue tournante armées de bennes, chalands, remorqueurs, bateaux de plonge et postes de découpage. Six plongeurs scaphandriers, en plus d'être ouvriers spécialisés, vécurent trois ans sur le site. L'histoire de la BRETAGNE retiendra leur nom : le chef plongeur italien Di Francesco, son second Léonard, et les plongeurs Réboa, Taverne, Bacciarelli, Césarini. Ils appliquèrent à un cuirassé la technique d'un serrurier bricoleur. Il ne pouvait en être autrement ; Ils apportèrent aussi avec dévouement l'affreuse besogne de fossoyeur de la mer. Tout en visitant 400 compartiments, ils débarrassèrent les obus dont le navire était truffé, alternant les remontées avec celles des cadavres, alors que des familles affluaient de métropole et surtout de Bretagne de Brest, de Concarneau... Ils durent subir l'épreuve la plus dure qu'ils craignaient : celle de laisser voir à ces familles les affreuses manipulations auxquelles il fallait bien se livrer. Des couronnes de fleurs, des palmes nouées de tricolore flottaient un instant dans l'eau de Mers el Kébir, venaient rejoindre l'homme au travail qui les écartait doucement de la main, alors qu'en surface on s'arrangeait pour que personne ne vit les sacs, les caisses métalliques alignées sur les chalands. Solidarité des gens de mers, fraternité poignante des hommes des profondeurs et des marins, générosité qui ne se discute pas. Encore quatre ans pour venir à bout de la BRETAGNE. Chaque tourelle pesant cinq cents tonnes et chaque canon 120 tonnes, ces derniers furent coupés en deux sous les yeux d'un représentant de la marine établissant un procès verbal de découpage. Ainsi le veut le règlement. Le démembrement final n'eut lieu qu'en 1955, date à laquelle la dernière tôle de blindage fut remontée, soit quatre ans de travail effectif ininterrompu. Date à laquelle les cours de la ferraille navale s'effondrèrent, la valeur de l'épave baissa de 500 millions. L'adjudicataire, la société Serra frères ne couvrit pas ses frais. (Sources : P. Diolé, Chantiers de la mer, Editions André Bonne, Paris, 1961)