« Mes mémoires de marin » (extrait)

Auteur Daniel DENIZOT - Avec l'aimable autorisation de M. Pascal DENIZOT le 20 avril 1944 À cette époque je naviguais sur le torpilleur TEMPÊTE avec pour mission principale le transport de troupes ou de matériels entre la Corse et Alger ainsi que l'escorte de navires de commerces ou autre. C'est ainsi que le 20 avril 1944, alors que nous escortions plusieurs navires de commerce et le paquebot EL-BIAR, a moins de 150 nautiques de notre destination, Alger, vers 21 heures, après que notre ombrelle aérienne nous ait quittés, une puissante escadrille de JU-88 nous attaquait rasant le dessus des flots, lançant leurs torpilles dans tout les azimuts. D'autres avions beaucoup plus haut larguaient des bombes téléguidées dont deux d'entres elles devaient toucher le paquebot EL-BIAR atteint également par une torpille. Celui-ci prenait rapidement de la gîte, mais nous pouvions assez vite récupérer passagers et équipage. ourtant on allait déplorer un marin de EL-BIAR mortellement touché par des éclats de bombes. Devant la perte de son navire, le commandant de celui-ci, voulu couler avec lui en héros, mais la sagesse de notre pacha le fit changer d'avis. Après avoir récupéré tout le monde, on s'éloignait du paquebot meurtri et on allait assister À sa lente agonie qui devait durer deux heures. D'abord son arrière s'affaissait dans les eaux très calmes en cette nuit noire, en prenant un peu de gîte. Puis majestueusement s'enfonçant progressivement, il se dressait À la verticale faisant apparaître sa quille. Un vacarme épouvantable résonnait alors. Tout ce qu'il y avait sur le pont s'écroulait. L'EL-BIAR était maintenant À la verticale, son étrave semblant vouloir résister À l'inéluctable. Ses ancres se décrochèrent, le treuil de retenu n'ayant plus de maîtrise. Puis soudain plus rien, sans aucun remous. Seuls les marins du EL-BIAR à l'écoute de leur sonars pouvaient percevoir, de longues minutes durant, le fracassement de cette coque d'acier. Plus au large deux ailes d'avions flottaient, un appareil sans doute abattu par les tirs de DCA qui, faut-il le préciser, furent très nourris. Notre arrivée à Alger fut fièrement saluée par les unités amarrées au port. Depuis chaque 20 avril qui défile au cours des années me rappelle ce cruel souvenir.