J'Y ETAIS (à La bataille de Mers el-Kébir (03/07/1940))

Auteur André JAFFRE le 03 juillet 1940 « J'Y ÉTAIS » à bord du cuirassé BRETAGNE à La bataille de Mers el-Kébir (03/07/1940) le 3 juillet 1940. Récit de cette journée par le matelot armurier André JAFFRE rescapé à l'âge de 18 ans « Je pense que l'on se construit, au fil des ans, une mémoire, faite uniquement de souvenirs. » Je dédie ce récit : à ma femme, à mes enfants et à mes petits enfants. En mémoire de mes camarades disparus à bord du cuirassé BRETAGNE le 3 juillet 1940 à La bataille de Mers el-Kébir (03/07/1940). Fait à LORIENT, le 1er Décembre 1989. André JAFFRE Six heures, c'est le clairon qui me réveille. Il émet des sons tellement stridents que j'en sursaute dans mon hamac. Je m'étire quelques secondes. Il fait une chaleur moite dans cette batterie où nous dormons à une cinquantaine de matelots. Il est vrai que nous sommes le 3 juillet 1940. C'est l'été, et dans la rade de Mers el-Kébir, tout près d'Oran où notre navire est ancré, le soleil darde déjà ses chauds rayons. Allons, un prompt rétablissement et me voilà en bas, les pieds nus au contact du métal chaud du pont de la batterie. Je ficelle rapidement mon bois de lit (hamac) pour le ramasser dans le bastingage. Mes camarades s'affairent également et c'est à celui qui gagnera le plus vite l'échelle pour ranger son couchage. Il ne faut pas dormir car déjà le bidel (capitaine d'armes) se pointe dans les coursives. Les douches se mettent en action. L'eau tiède finit par me réveiller. La mousse du savon de marseille me pique les yeux. Malgré la vapeur d'eau, la buée, j'entrevois mes camarades, tels des ombres, des fantômes gesticulants, chantant à tue-tête. Un bon rinçage et l'eau s'arrête sans préavis. Vite chacun à son caisson, un bon coup de serviette, de peigne, un peu d'eau de cologne, que déjà le bidel passe en hurlant « au jus là dedans ». Le matelot de semaine commence la distribution du café très chaud. Il a été le chercher à la cuisine dans un bidon. La répartition est vite faite, un bidon pour huit, une boule de pain et de la confiture, quelque fois un peu de beurre, une sardine à l'huile. Le petit déjeuner est pris en commun, debout près du bastingage. Les premiers propos s'échangent, les premières boutades de la journée, de cette journée longue pour certains, courte pour d'autres, la dernière pour beaucoup d'entre nous..... Le clairon sonne le rassemblement. Il est sept heures et demie et nous nous précipitons vers les échelles pour gagner au plus vite le pont supérieur. Nous nous rassemblons sur la plage arrière du navire. Le maître fusilier nous fait ranger en colonne par trois. Un commandement bref, puis repos, en attendant l'inspection matinale de l'officier de service avant l'envoi des couleurs. Ces quelques minutes de répit, mais dans un silence total, me permettent de laisser vagabonder mon imagination, de faire le point. Deux mois déjà que je suis embarqué sur le cuirassé BRETAGNE. Deux mois qui ont passé rapidement. Auparavant je faisais campagne sur un pétrolier GARONNE, que j'avais pris au passage à Brest. Le pétrolier, un vieux rafiot, était sale. J'étais le plus jeune matelot à bord et je venais d'avoir dix huit ans. L'équipage composé d'une cinquantaine de matelots, comportait beaucoup de réservistes, mobilisés pour la durée de la guerre. Le pétrolier dont la mission essentielle était le ravitaillement de nos sous-marins en pleine mer, sentait très fort le mazout évidemment. L'odeur écœurante qui s'en dégageait en permanence, nous arrachait à la longue les entrailles, jusqu'à en vomir la bile, même par temps calme. Je demandai donc à débarquer. Le commandant MOREAU, un brave homme, réserviste rappelé, ne fit aucune objection. Huit jours plus tard, j'embarquais sur le cuirassé BRETAGNE à Oran. Je me plais à bord du BRETAGNE. L'équipage comprend environ 1 400 officiers, officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins. Dès mon embarquement, j'ai été reçu par le patron des armuriers, le maître principal JAOUEN. Les armuriers du bord, au nombre de trente cinq m'ont réservé un accueil chaleureux. Cela m'a fait du bien au cœur. Enfin, j'ai trouvé une équipe bien soudée, comme une famille. Je vais pouvoir travailler et mettre en application les connaissances acquises à l'ÉCOLE DES APPRENTIS MÉCANICIENS DE LA FLOTTE à LORIENT. L'officier responsable de l'artillerie auquel je suis présenté, me dit qu'en raison de mes bonnes notes, il m'affectait à un poste de quartier-maître. Me voilà donc, jeune matelot armurier exerçant une fonction de quartier maître, avec le numéro 1501-Q. Responsable de la pièce d'artillerie 138/10, par tribord, casemate 13. Je prends immédiatement possession de mon poste de combat. Je me présente à mon chef de pièce, le quartier-maître chef SALAIN puis aux deux pointeurs et je fais la connaissance des équipes de servants. En qualité d'armurier, mon rôle consiste à me tenir à la disposition du chef de pièce. Je dois, en cas d'avaries ou d'incidents de tir, intervenir immédiatement. Ma caisse d'outils et les pièces de rechange, sont à mes côtés. Je connais bien le canon 138/10 pour l'avoir étudier à l'école. Ce poste me convient parfaitement. « Garde à vous ! » Un commandement sec, comme un fouet, me tire brusquement de ma rêverie. Immédiatement, par réflexe, je rectifie la position, les bras le long du corps. Je suis au garde à vous. Tout l'équipage est rassemblé. Le soleil matinal brille déjà sur la ville d'ORAN que j'aperçois au loin. Les matelots, dans un ordre impeccable sont immobiles. Les bérets blancs se confondent avec le lointain et les pompons rouges me font songer à un champ de coquelicots, chez moi, en Bretagne. Le commandant du cuirassé arrive. C'est le 'pacha'. Nous l'aimons et le respectons beaucoup, son nom, le capitaine de vaisseau Louis LE PIVAIN. Il a revêtu sa belle tenue blanche d'apparat. Sur sa casquette cinq galons dorés brillent au soleil, sur sa poitrine, beaucoup de décorations. « Attention pour les couleurs ! Envoyez ! » Le pavillon bleu, blanc, rouge, est hissé à l’arrière du navire par un matelot. Le clairon sonne les couleurs. La cérémonie matinale va se terminer. « Repos ! Le commandant va vous parler ! Garde à vous ! » Notre commandant monte sur le sabord d'une pièce d'artillerie. Tout l'équipage le voit bien Que va-t-il nous dire ? Il n'a pas l'habitude de parler à l'équipage. Sa voix est puissante : « Officiers, officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins ! Je m'adresse à vous pour vous informer que notre Patrie, envahie par l'armée allemande et traîtreusement attaquée par l'armée italienne, a dû, comme vous le savez déjà demander l'armistice. Les armées de terre ont déposé les armes. La population civile subie les outrages des envahisseurs. Seule la Marine française est intacte. Je vous demande de continuer le combat, auprès de nos alliés jusqu'à la libération de la France ! Vive le cuirassé BRETAGNE ! Vive l’escadre de la Méditerranée ! Vive la FRANCE ! » Un long silence. Repos ! Sur tous les visages un rayonnement. Enfin, nous allons continuer la lutte avec nos amis Anglais. Les commentaires vont bon train. Tout l'équipage apprécie la déclaration du pacha. Gageons que sur tous les autres navires, ancrés en rade de Mers el-Kébir, l'émotion et la joie est la même. Un instant, ma pensée va vers mes parents. Papa, maman, ma petite sœur Olga, qu'allez-vous devenir ? LORIENT est envahi. J'ai reçu une lettre il y a huit jours. Les nouvelles n'étaient pas rassurantes. La voix stridente du capitaine d'Armes, fait cesser toute rêverie. « Rassemblement par section ! Les tribordais, en tenue de Compagnie de débarquement ! pour sortie militaire à terre ! Les autres au poste de travail ! Rompez les rangs ! » Voilà une journée qui commence sous de bons auspices. La guerre n'est pas encore terminée et l'on nous invite à une promenade à terre. Il fait beau, je pète la santé, tout va bien ! Je descends à la batterie pour changer de tenue. Je croise à l'échelle des camardes armuriers qui rejoignent, eux « barbordais », leur poste de travail et qui font la moue. Les matelots de la compagnie de débarquement descendent la coupée un à un, et prennent place à bord des chaloupes. J'en fait partie. Les chaloupes sont prises en remorque par une vedette. En peu de temps nous touchons terre, à environ deux mille mètres. Nous débarquons dans le port de Mers el-Kébir. Le capitaine donne des ordres. Nous nous rassemblons sur trois, l'arme à la bretelle et en avant, sans cadence, marche ! À voix basse nous conversons et nous prenons la route d'Ain el-Turk, petite station de repos, au bord de mer. Le temps est beau et le soleil déjà haut. Au bout d'un moment, la route monte légèrement et nous dominons la rade. La vue est magnifique. L'escadre est là, devant nous, bien alignée. Les gros navires de ligne, cuirassés et croiseurs, sont amarrés à la digue, à l'entrée de la rade de Mers el-Kébir. Le COMMANDANT TESTE, le BRETAGNE, le STRASBOURG, la PROVENCE, le DUNKERQUE (navire amiral) tels des géants au repos, sont impeccables de propreté. Ils semblent somnoler. Ils nous inspirent la confiance, la sûreté et nous en sommes fiers. Nous marchons depuis près d'une heure. Nous longeons la route côtière. La circulation est peu active en cet endroit et nous croisons de temps en temps, un arabe, qui, sur son bourricot, se dirige vers la ville. Le capitaine suggère : « Une chanson ? C'est parti ! Au près de ma blonde qu'il fait bon ! fait bon ! » Aussitôt deux cents voix reprennent en cœur l'air célèbre légué par nos anciens. Mon voisin chante si faux que mes oreilles en frissonnent. Heureusement que l'ensemble couvre le tout et forme un cœur assez cohérent. La chanson est à son paroxysme, les bouches grandes ouvertes et en cadence, nous chantons, nous marchons. Tout à coup, que se passe t-il ? Tous les regards se tournent vers la mer. En effet, la Méditerranée est là, toute bleue et d'un calme si intense, que son infini se confond avec le ciel. Cependant, les marins, bons observateurs, ont remarqué qu'au lointain, à la ligne d'horizon, quelque chose d'insolite se produisait. En effet, je distingue quelques points au large. Des navires sûrement qui approchent de nos côtes. Le capitaine ordonne à la colonne de s'arrêter. D'un étui, il en sort une paire de jumelles puis, il scrute vivement l'horizon. Nous l'observons en silence. Son visage, au teint hâlé, buriné comme un vieux loup de mer, se détend. Il quitte ses jumelles, puis se tourne vers nous. Un large sourire découvre la blancheur de ses dents : « Messieurs ! c'est la flotte anglaise ! je viens de reconnaître leur pavillon. » De toutes les poitrines un « hourra ! » jaillit. Tous les matelots font des signes des bras vers le large. Notre joie est indescriptible. Nous distinguons de mieux en mieux l'escadre anglaise qui s'est rapprochée à plusieurs milles des côtes algériennes. Les conversations s'animent et le capitaine a bien du mal à faire cesser notre hilarité. Il commande :« En avant ! » Nous reprenons notre marche tout en échangeant des commentaires : « çà y est, les anglais sont là ! Ils viennent nous chercher pour continuer le combat contre les Allemands. N'est ce pas mon capitaine ? » C'est normal, il y a quinze jours encore, nous sommes sortis avec l'escadre anglaise. Les Italiens nous ont tendu un piège. Ils en ont été pour leurs frais car nous leurs avons coulé trois sous-marins. Voilà les mêmes navires anglais qui viennent vers nous pour une nouvelle opération. C'est formidable ! L'entente cordiale quoi. Nous marchons sans cadence sur le bord de la route. Vivement le casse-croûte, çà commence à creuser tout cela. Il doit bien être onze heures. Le soleil chauffe déjà et j'ai soif. Je sors mon bidon et je bois une bonne rasade d'eau. Elle est encore fraîche. Tout à coup j'entends des appels. Une voix lointaine qui se rapproche : « Capitaine ! Capitaine ! » Je me retourne et j'aperçois venant à bicyclette, un matelot, un messager. Il est tout en sueur. « Capitaine, un message de bord » Il rectifie la position, puis saluant l'officier, lui remet un pli. « Halte ! » fait le Capitaine. « Repos ! » Les hommes s'arrêtent. Immobiles nous scrutons les réactions de notre chef. Que signifie ce message ? La lecture de celui-ci ne laisse échapper aucun commentaire sur les lèvres du Capitaine. Il se retourne vers nous et d'une voix métallique ordonne : « La sortie est annulée ! Demi-tour ! Direction le bord au pas cadencé ! » Conscients de la mission qui nous attend à bord, de la lutte que nous allons continuer auprès de nos alliés, c'est avec ardeur que les ordres sont exécutés. La compagnie fait un demi-tour. Le capitaine en avant. La cadence est vraiment rapide. Les ventres sont creux. Certains se font décrochés rapidement. Avec mon mètre soixante quinze et mes soixante kilos, je suis facilement le rythme imposé. J'aurai tendance à me retrouver en tête du peloton. Le capitaine allonge sa foulée, il se retourne. Me voyant sur ses talons il me fait un clin d'oeil et sourit. Derrière c'est la débandade. Il commande : « Halte ! Sans cadence ! Marche ! » Les matelots ont le temps de se regrouper. ça tousse dans les rangs. Les fumeurs sont essoufflés. Nous atteignons enfin le port de Mers el-Kébir. L'escadre est là qui attend. Autour des navires je constate un va-et-vient de vedettes inhabituel. Les embarcations sont là à quai, parées pour l'embarquement. Un à un, les matelots montent à bord. Haletant, le cœur battant, nous nous asseyons sur les bancs des chaloupes, le fusil entre les genoux. Une vedette remorque l'ensemble des embarcations et un quart d'heure plus tard, nous atteignons la coupée tribord du BRETAGNE. Nous escaladons vivement l'échelle et nous nous rassemblons sur la plage arrière du navire. Tout d'abord, je constate que l'équipage resté à bord est très actif. Les canonniers s'affèrent autour des pièces de 75 mm, les hommes du pont, manœuvriers, bosco, etc... Vérifient les aussières et autres élingues nécessaires à l'appareillage. De la cheminée du cuirassé s'échappe une épaisse fumée noire. La pression dans les machines doit commencer à monter sérieusement. Il est environ midi. Il fait une de ces chaleurs sur la plage arrière ! Le commandant en second arrive : « Garde à vous ! » Il s'entretient avec le capitaine quelques secondes, qui se tournant vers nous commande : « Tout le monde à son poste de combat ! » Ça y est, nous allons sûrement appareiller dans les minutes qui vont suivre. Le temps de descendre et de ranger notre fusil au magasin d'armement, de changer de tenur à la batterie, que déjà le clairon sonne. « Au poste de combat » Quand est-ce que l'on va bouffer ? s'exclament quelques matelots. Mon estomac commence à crier famine, car depuis six heures et demie ce matin, ça commence à faire long. Enfin nous aurons le plaisir de casser la croûte, tout à l'heure, avec nos amis les Anglais? et quel casse-croûte ? Je fonce à mon poste de combat. Pour y accéder, je descends l'échelle métallique. Je passe par la casemate 9, la casemate 11 et enfin la casemate 13. Elle est armée de deux pièces d'artillerie de 138/10. Ces pièces font saillies dans la coque du bateau, par des sabords à tribord (à droite du navire en regardant vers l'avant). Nous sommes donc situés dans les cales, entre le pont supérieur et les machines. Il fait une chaleur étouffante. L'aération est quasiment nulle. C'est la raison pour laquelle, nous sommes vêtus uniquement, du tricot de marin rayé, que l'on appelle également tricot de combat, du pantalon de toile bleue, bleu de chauffe, d'une paire de chaussures montantes, pas de chaussettes. Tout l'équipage est à son poste. Les servants, les pointeurs ont ajusté leur casque d'écoute sur les oreilles. Ils sont en liaison radio, avec le maître canonnier, qui se trouve en arrière de la pièce d'artillerie. Lui même est en liaison avec l'officier de tir qui se trouve sur la passerelle. Le tireur et ses deux servants se situent à proximité de la culasse, légèrement à droite. Ils sont prêts à intervenir. Les munitions sont rangées le long des épontilles et d'autres servants sont chargés de les acheminer au tireur. J'ai pris mon poste habituel à proximité du chef de pièce, paré à intervenir en cas d'incidents. Les minutes s'écoulent lentement. Un silence règne dans la batterie. Seule, la transmission des ordres par radio, émet quelques sons nasillards. Nous sommes environ quarante hommes dans la batterie et la chaleur est à son paroxysme. Toujours pas de nouvelles précises. Que fait-on là depuis bientôt une heure au poste de combat. C'est quand même bizarre ?. Il est treize heures. Le maître canonnier responsable vient de recevoir des ordres de la passerelle : « Désignez trois hommes par pièce, pour se rendre aux cuisines pour prendre la nourriture ! » Les servants sont désignés pour cette tâche. Enfin, nous allons nous restaurer et peut-être allons-nous apprendre quelques nouvelles. Les servants reviennent environ un quart d'heure plus tard. Ils ont les bras chargés de victuailles, boules de pain, boîtes de conserves de bœuf que l'on appelle de 'singe', bananes, bidons de vin et café. Tout de suite je remarque sur leur visage, comme une profonde déception, un pli d'amertume sur le coin des lèvres. Ils déposent la nourriture sur la table que l'on a aménagée au fond de la batterie. Nous nous approchons d'eux, interrogatifs. Alors ? « Les salauds ! » s'écrie l'un d'eux, la voix est rauque et reflète un vif désappointement. « Mais qui a-t-il ? que se passe t-il là haut » demande le chef. « Ben voilà fait le servant. A la cuisine j'ai rencontré un copain. Il est timonier. Son poste est à la passerelle prés du commandant, il venait au ravitaillement. Il m'a confié que les anglais ne venaient pas nous chercher en amis comme nous l’espérions, mais pour nous faire prisonniers, toute l'escadre. Si nous ne nous rendons pas, ils nous coulent pour dix-sept heures, dernier ultimatum. L'amiral pas d'accord ne marche pas dans la combine. C'est tout ce que je sais. » A l'annonce de cette nouvelle, la consternation est grande. Officiers-mariniers et marins restons sans voix. Les poings se serrent de colère. Un espoir cependant subsiste. L'heure de l'ultimatum fixé à dix sept heures, peut-être que d'ici là un arrangement interviendra. C'est la gorge serrée que je m'efforce à manger la ration de pain et de bœuf qui s'est allouée. « Allons les gars ! il faut manger un morceau, fait le chef de casemate. C'est peut-être un canular ? Prenons des forces ! » Les réticents au partage de la victuaille se décident lentement à déjeuner, mais le cœur n'y est pas. Tout à coup, le pointeur de notre pièce émet un juron. Par le sabord, ouverture pratiquée dans la coque du bateau il regarde vers l'extérieur. L'angle de vue n'est pas très grand, mais permet de distinguer à une centaine de mètres, le flanc bâbord du cuirassé STRASBOURG. Je m'approche du pointeur et par dessus son épaule, j'aperçois une vedette battant pavillon anglais, qui s'amarre à la coupée du navire français. Deux officiers de marine anglais, en tenue blanche, montent à bord du STRASBOURG. Ils sont accueillis par deux officiers de Marine française, ils se saluent militairement, puis se serrent la main. Normal entre officiers alliés ! il est quinze heures. La chaleur est insupportable dans la batterie. Heureusement que je suis légèrement vêtu. La sueur coule le long de nos corps et l'odeur de la transpiration est désagréable. L'éclairage est faible et je distingue difficilement le fond de la batterie. Un ordre vient de la passerelle : « Faites remonter les bidons et autres récipients aux cuisines ! » Aussitôt, sur un signe du Chef de batterie, les servants ramassent les gamelles et se précipitent sur les échelles menant aux ponts et aux cuisines. Ils ont de la chance, pendant quelques minutes ils vont pouvoir respirer un peu d'air frais. Et puis surtout ils nous ramènerons, nous l'espérons quelques nouvelles rassurantes. L'attente s'écoule, interminable. Nos deux servants apparaissent enfin dans l'entrée de la batterie. Ils n'ont vraiment pas l'air réjoui : « ça va mal les gars, nous avons eu des renseignements aux cuisines. Les Anglais et notre amiral ne sont pas d'accord. Dernier ultimatum dix-huit heures, si nous nous rendons pas ils nous coulent. » Consternation ! les langues se délient, les commentaires de toutes sortes s'échangent. L'escadre anglaise à toutes facilités pour nous écraser dans cette rade de Mers el-Kébir. D'abord ils ont l'avantage d'être au large. Leurs cuirassés dotés de grosses pièces d'artillerie, n'auront aucune difficulté à nous atteindre par des tirs en courbe. Quant à nous, nous nous sommes amarrés par l'arrière à la digue située à l'entrée de la rade. Impossible de pointer nos pièces d'artillerie en élévation, le fort de Mers el-Kébir nous en empêche. Je vérifie pour la ième fois mon matériel et les pièces de rechange. Je commence à être un peu fatigué et je m’asseoir sur mon caisson d'outillage. Alors commence une longue attente. Les regards se croisent, inquiets. Les conversations cessent et sur beaucoup de visages se lit un grand désarroi. Le martèlement régulier des machines sous pression nous parvient, assourdi. Les minutes s'égrènent lentement, dans un mutisme total. Que va-t-il donc nous arriver ? Dix-sept heures trente, la fin de l'ultimatum anglais ne va pas tarder. Que le temps me semble long : « Mais bon sang qu'est-ce que l'on attend pour foutre le camp ? » s'écrie un canonnier. « Silence ! Pas de panique ! » fait le Chef de pièce. La trouille me prend aux tripes, mais mon orgueil est le plus fort et je reste serein, en apparence seulement. Les ordres de radio, nous parviennent de la passerelle. Le Chef de casemate y répond dans son bigophone, duquel s'échappent des sons inaudibles. « Nous bougeons, ça y est les gars ! On appareille'!! fait le pointeur ». Je me penche par dessus son épaule. Effectivement, le BRETAGNE a bougé, mais si peu. C'est alors qu'un grondement, lointain, puis très proche suivi d'une violente explosion, fait vibrer notre navire. Nul doute il s'agit d'un projectile. Celui-ci je ne le saurai que plus tard, est tombé sur la digue à laquelle le BRETAGNE est amarré. La tentative d'appareillage est stoppée nette. Alors commence la tuerie la plus effroyable, qu'à l'age de dix huit ans je vais connaître. Je me retourne pour observer mon chef de pièce. Il est blême, nous sommes tous blêmes. dans chaque regard se lit une sorte de résignation, d'impossibilité à se défendre. Un sifflement, puis une explosion secoue le navire. Le pointeur qui observe toujours à l'extérieur pousse un hurlement. Il se redresse, puis s'affaisse à mes pieds. Son corps soubresaute, la tête s'est détachée du tronc, coupée nette par un éclat d'obus. Le sang gicle de partout et m'atteint en plein visage. J'ai envie de vomir. Je n'en ai pas le temps. Un bruit assourdissant, suivi d'une boule de feu, traverse la casemate de haut en bas. Une violente explosion parvient des machines. L'électricité est coupée. D'un trou immense au centre de la casemate s'échappent des flammes. Un obus de gros calibre a traversé le pont, puis notre batterie, pour exploser à l'étage en-dessous, au niveau de la machinerie. La chaleur devient intenable. C'est la panique je manque d'air. Un second maître ajuste son masque à gaz. Il étouffe, je l'aperçois de l'autre côté du trou béant, comme un cratère de volcan. Les flammes se font de plus en plus gigantesques. Mon pantalon commence à brûler. Le second maître, dans la fumée opaque tourne sur lui même, lève les bras pour s'agripper à une épontille. Il tombe dans les flammes en hurlant, aspiré vers le fond du navire. Je n'ai pu rien faire pour lui venir en aide. Je m'accroche comme je peux aux pièces métalliques du canon. Le BRETAGNE prend de la gîte par bâbord, nul doute on coule. Une nouvelle salve atteint le navire. Les explosions se font de plus en plus fréquentes et rapprochées. Je n'entends plus rien, je deviens sourd, je suffoque et je vais mourir là, coincé à mon poste de combat. J'entrevois des matelots qui se précipitent vers la porte blindée communiquant à la casemate onze puis neuf, afin de regagner le pont. Par grappes, aveuglés par la fumée, ils se jettent dans les flammes de plus en plus ardents, qui s'échappent d'un grand trou. Des cris, des hurlements me parviennent. C'est atroce ! Pourquoi, mais pourquoi nous tuer ? Je regarde autour de moi. Je ne vois plus personne, tout le monde a disparu. Que se passe t-il donc ? Nous avons reçu aucun ordre d'évacuation ni d'abandon de poste ! Je réagis enfin que je suis en train de cuire là, tout vivant. Mon visage me brûle, je suis seul. Le bateau coule et je suis toujours à fond de cale. J'essaie de me déplacer légèrement vers la sortie, mais je m'arrête bien vite. Je suis au bord du trou. Le métal arraché par l'obus et léché par les flammes est en fusion. Mes souliers se consument lentement, mes pieds me brûlent. Je bute sur des corps inertes, sans vie, qui commencent à cramer, dégageant une odeur nauséabonde. Depuis combien de temps suis-je là ? je l'ignore, que faire ? Dans la fumée opaque, sentant fort le mazout, je ne distingue plus rien du tout. Je lève les bras. Mes mains se heurtent aux différents circuits électriques, gaines de protection et autres accessoires fixés au plafond de la casemate. Je m'accroche, je me suspends ça résiste. J'effectue un rétablissement et je constate que mes pieds ne touchent plus le parquet métallique de la batterie. Un balancement du corps et j'avance doucement en m'agrippant désespérément des mains, à tout ce qui résiste. Je ne suis pas très lourd, heureusement. Je retiens autant que je peux ma respiration. C'est ainsi que progressivement j'arrive à la casemate onze. Il est temps, les munitions entreposées casemate treize explosent. La déflagration est puissante. J'ai l'impression que mes entrailles sont arrachées. Comme un chalumeau géant, les flammes balaient tout sur leur passage. Je suis projeté telle une crêpe contre des caissons. Mon visage me fait très mal, j'ai pris un coup de chaleur, je saigne. Je distingue à proximité des pièces de canon des corps allongés. Ils se débattent, se tortillent, sont la proie des flammes. Le navire craque de toute part. Il continue à prendre de plus en plus de gîte.Je me traîne péniblement à travers les objets hétéroclites qui dégringolent de partout. Je ne perds pas conscience et je garde, malgré mes souffrances toute ma lucidité. J'ai la trouille, mais je veux vivre ! Vivre ! Et non mourir à dix huit ans. Tous ces événements se déroulent en réalité, rapidement. J'ai l'impression de vivre un long cauchemar. A force de cris, de pleurs d'énergie et surtout d'instinct de conservation, j'arrive aux pieds de l'échelle métallique. Elle même sur le pont et tous les matelots se bousculent, se battent, pour l'atteindre. C'est la seule issue de secours que nous ayons pour avoir une chance de survie. Le navire continue à pencher dangereusement sur tribord. La panique s'empare des pauvres matelots. La majorité d'entre eux est blessée. Le sang coule et le bruit des explosions est couvert par des cris déchirants des agonisants. J'essaie, au bord de l'épuisement, de me faufiler vers l'échelle. Impossible c'est la bagarre. Je reçois un coup violent en pleine figure. Je m'écroule groggy aux pieds de l'échelle et je perds conscience. Lorsque je reviens à moi, je constate que j'ai glissé sur le parquet, assez loin de l'échelle tant convoitée. Celle-ci s'est retournée, coinçant sous elle une dizaine de marins qui tentaient de gagner le pont. Le navire continuant à prendre de la gîte, je me trouve sur la cloison, qui maintenant fait fonction de plancher. L'accès au pont sans échelle m'est donc possible. Je m'accroche des deux mains au bord du trou. Après un effort inouï j'arrive à l'extérieur. Je suis sur le pont, je respire enfin, mais le combat est violent. Les éclats d'obus et la mitraille me ramènent à la réalité. Je jette un regard dans la cage d'escalier. Dans la fumée noire je distingue les corps enchevêtrés, coincés de mes camarades, sous l'échelle. Certains bougent encore, que faire ? Je suis seul. J'ai beau crier, demander de l'aide, personne ne vient à mon secours. Il ne faut pas que je reste à cet endroit. Je m'agrippe où je peux et c'est à plat ventre que je rampe sur le pont. Je me dirige vers le spardeck où se trouve les ou latrines de l'équipage. A cet endroit je trouverai un abri. J'y parviens après bien des difficultés, mais je dois me rendre compte qu'il faut renoncer à m'y abriter, même temporairement. En effet, les sont complètes, pleines de matelots qui, tassés les uns aux autres s'abritent des éclats d'obus. Les pauvres périront tous quelques minutes plus tard, écrasés lors de l'effondrement du spardeck. Je continue ma progression, toujours en rampant vers l'avant du navire. Je m'appuie et m'abrite un court instant derrière la tourelle des pièces d'artillerie des 340. J'attends qu'une salve passe. Puis j'arrive ainsi sur la partie bâbord avant du navire qui lui, penche de plus vers tribord et ne va pas tarder à chavirer. J'aperçois à l'avant du bateau, à la proue, un groupe d'une dizaine de matelots. Ils s'accrochent désespérement au mât de drisse. Ils ne savent pas nager. Ce sont pour la plupart des réservistes, j'en reconnais quelques uns. Ils entonnent la MARSEILLAISE et le bruit des explosions et de la canonnade, n'arrive pas à couvrir la puissance de leur voix. Ils vont mourir, sans espoir d'un secours quelconque, c'est la pagaille, le sauve qui peut, le chacun pour soi. Je grimpe sur la rambarde de protection. La mer est là en bas, à mes pieds, c'est très haut, dix, quinze métres peut-être car l'avant du bateau se relève, je n'en sais rien. L'eau est recouvert de débris de toute sorte, morceaux de bois, de bidons et surtout de mazout. Cela forme un ensemble noirâtre, visqueux, duquel s'échappe une épaisse fumée et petites flammes. Pas de chaloupe ni de canot de sauvetage en vue. Il faut prendre une décision, le navire continue à chavirer. J'ai peur, tant pis je saute. La réception en bas est brutale. Mes fesses heurtent la coque du bateau qui est recouverte de coquillages. Cela me fait très mal. Mon corps pénètre et s'enfonce doucement dans l'eau gluante de mazout en feu. J'ai du mal à effectuer quelques mouvements et la chaleur est atroce. Mon visage est brûlé, mon tricot de combat colle à ma peau. Je décide de me laisser couler. Je retiens mon souffle. L'eau en dessous est plus fraîche. Elle me fait du bien et je réussis à nager sous l'eau en m'écartant du navire. Je fais quelques brasses, je manque d'air je ressors ma tête de l'eau pour respirer. Au sortir de la nappe de mazout en feu, mon visage pénètre dans un brasier. Je hurle de douleur, j'aspire l'air que je peux, je ferme les yeux, je me laisse recouler dessous la nappe visqueuse de mazout. J'effectue à nouveau quelques brasses sous l'eau. Cet exercice épuisant, je le répète sans arrêt en me disant je veux vivre ! Vivre ! Tout à coup, comme un raz de marée, une vague énorme me projette à plusieurs mètres du BRETAGNE. Le navire vient de se retourner, la quille est en l'air. L'eau a été brassée violemment et la nappe de mazout s'est scindée en plusieurs parties. Je respire mieux et j'en profite pour faire la planche. Mais pas facile mon pantalon et mes chaussures me gênent. Alors commence pour moi, une sorte d'acrobatie nautique. D'abord, il me faut me débarrasser de mes souliers.. Je me laisse couler à plusieurs reprises pour déboucler les lacets. Puis après vient le tour du pantalon et du tricot de combat qui lui, est collé à ma peau. Je garde la ceinture autour du ventre elle peut m'être utile. Me voilà donc tout nu, libre de mes mouvements. Des relents de mazout me montent à la bouche. J'en ai avalé pas mal. Mon corps est noir et recouvert entièrement de ce produit visqueux. Je saigne abondamment de la joue gauche. Un éclat m'a touché à cet endroit et avec la langue, je colmate l'orifice pour empêche l'eau de pénétrer dans ma bouche. Mes cheveux, mes sourcils sont grillés. C'est mon visage qui me fait le plus souffrir. Les brûlures au contact de l'eau salée, cela fait très mal. Je me mets sur le dos, je fais la planche à nouveau, je récupère. Je me trouve à une cinquantaine de mètres du BRETAGNE. Il est complètement retourné. Sa masse inerte, immense et noire s'enfonce doucement dans les flots. Je vois des marins qui courent sur la coque. D'où sortent-ils ? Il y en a bien une vingtaine. A l'avant du bateau, à la chaîne amarrée au caisson d'ancrage métallique, une dizaine d'hommes sont agrippés. Ils n'ont pas lâché prise. Ils sont morts coincés, écrasés contre la coque du bateau lorsque celui-ci s'est retourné. Un coup d’œil vers la côte, elle est loin très loin, pour un nageur blessé, épuisé. Je distingue quelques points noirs qui flottent à la surface de l'eau. Ce sont comme des naufragés qui luttent pour la vie. Certains s'accrochent désespérément à une planche, une table. Ils appellent « au secours ! ». Pas de canot de sauvetage e vue rien, sinon le bruit des canons et des éclats de mitraille qui balaient la mer. Je respire à fond et je me laisse à nouveau couler pour éviter de nouvelles blessures. Je refais surface et je nage sur le dos afin de récupérer. C'est ainsi que j'assiste avec horreur à une nouvelle scène atroce. Le cuirassé BRETAGNE la quille en l'air, continue à s'enfoncer doucement dans les flots. La vapeur sous pression s'échappe des orifices du navire avec un grand sifflement. Des hommes qui n'ont pas pu ou sui ne savent pas nager, courent toujours sur la coque. Ils sont affolés, paniqués. Tout à coup une violente déflagration déchire l'atmosphère. La coque du BRETAGNE vient d'exploser. Des corps déchiquetés sont projetés dans les airs dans un tourbillon sanguinolent de chair, de métal, d'épaisse fumée noirâtre et de mazout en flammes. Des lambeaux de ce que furent des êtres humains me tombent dessus, ainsi que des morceaux de ferraille. Je dois à nouveau plonger sous l'eau, ainsi je suis à l'abri un court instant. Je nage le plus longtemps possible vers le rivage, je reviens en surface. Je vois le cuirassé STRASBOURG. Après un appareillage sur les 'chapeaux de roue', il fonce vers la sortie de Mers el-Kébir. Son artillerie est en action. Les veinards, j'envie l'équipage qui se trouve à bord de ce magnifique navire. Au moins ils se battent eux, ils font tout pour s'en sortir de ce traquenard. J'aperçois les hélices du STRASBOURG qui tournent à la vitesse maximum. Quelques pauvres matelots du BRETAGNE qui nagent vers la côte, se trouvent sur la trajectoire du STRASBOURG. Ils sont happés par les hélices, déchiquetés, broyés et engloutis dans les flots, aucun ne refait surface, terminé pour eux ! Je nage toujours, j'ai dix huit ans, je veux vivre ! vivre ! J'ai encore cinq cent mètres à faire environ. C'est alors qu'une nouvelle explosion secoue la mer mais avec une telle violence, que je sens mon corps qui va éclater. Le torpilleur MOGADOR vient d'être touché par un projectile anglais. Les grenades sous-marines qui se trouvent à son bord tombent à la mer. Comme elles sont armées pour exploser, l'une après l'autre, lors des opérations de chasse sous-marine, elles ne manquent pas d'effectuer leur sinistre besogne. Mais les victimes se sont nous les quelques naufragés qui tentons de survivre. J'ai l'impression d'être écartelé. Les secousses durent une éternité. L'eau qui était tiède devient très chaude. J'ai le sentiment qu'en cet instant tout est fini. Je perds conscience un court moment. Mes jambes, mon ventre me font tellement souffrir que c'est la douleur qui m'empêche de sombrer dans le néant. Je dois ma survie à ma parfaite connaissance de la natation. J'aime tous les sports nautiques et je fais parti d'une des équipes de water polo du bord. Dès que j'en ai la possibilité, je m'entraîne et je ne le regrette pas surtout en ce moment. Les douleurs se calment. Je continue à nager vers la côte, j'arrive à la hauteur d'une embarcation, c'est la seule. Elle est chargée à ras bord de naufragés. Les plus valides tirent sur les rames. J'essaie de monter à bord et je m'agrippe à la coque par tribord, ce qui fait tanguer dangereusement l'embarcation. Un des matelots brandit une rame, me fait comprendre de ne pas insister sinon il me frappe. Il ajoute : « Si tu montes on chavire accroche-toi à l'arrière. » Je me laisse glisser à l'arrière du bateau. Au niveau du gouvernail je vois traînant dans l'eau, un bout (morceau de cordage d'amarrage). Je saisi cette corde providentielle et je constate qu'à son extrémité est fixé un crochet métallique en forme d'S. Je porte obligatoirement à mon poignet gauche, comme tous les marins, une plaque d'identité métallique. Elle est fixée à une chaîne également en métal. Sur le bracelet se trouve une médaille sainte de SAINTE-ANNE-D'AURAY. C'est ma grand-mère paternelle qui me l'a offerte avant de partir à la guerre. Elle est très pieuse grand-mère, c'est aussi ma marraine. Elle m'a dit qu'elle prierait beaucoup pour moi et que SAINTE-ANNE me protégerait des dangers. J'enfile mon bracelet métallique au crochet du cordage. Je me laisse tirer par l'embarcation. Çà tient. J'ai un peu mal au poignet mais çà va. Je glisse dans l'eau. Je regarde ma médaille et je me prends à prier, à implorer Ste Anne. Je pleure, je suis épuisé, j'ai la bouche pleine de sang et je suffoque. Je perds connaissance. J'ignore combien de temps je suis resté sans connaissance. Lorsque je reviens à moi, je constate que je suis toujours en remorque au canot. La terre n'est plus très loin et je distingue sur les rochers et la plage de Mers el-Kébir des gens qui s'affairent, qui courent de gauche à droite. Au fur et à mesure que j'approche de la côte, toujours tracté à l'arrière de l'embarcation, je heurte, dérivant entre deux eaux, des corps mutilés. Certains sont accrochés entre eux, par grappes de trois ou quatre. Ils flottent sans vie, noirs de mazout, carbonisés. Le spectacle est horrible, je sens le reste de mes forces m'abandonner. Pendant de longues années, chaque nuit, je revivrai ce cauchemar. Je me laisse tirer, la tête hors de l'eau. Je ferme les yeux à demi-inconscient, j'ai mal de partout. Brusquement, une secousse au poignet gauche me ramène à la réalité. Ma chaîne et ma plaque d'identité viennent de se casser. L'embarcation continue sans moi. J'essaie de nager, je suis sans force. Épuise, je renonce à lutter. Mon corps se remet d'aplomb, à la verticale. Je coule lentement, attiré vers le fond, c'est fini adieu... Je revois mon enfance à LORIENT en Bretagne. J'étais heureux, insouciant, papa, maman, Olga ma petite sœur et puis grand-mère, je vous aime bien. Je coule, je n'ai plus mal et je m'enfonce dans un profond sommeil, léger ! léger !!... Qu'arrive-t-il ? la pointe de mes pieds touche le fond. J'ouvre les yeux, je suis debout et l'eau m'arrive au raz du menton. J'ai pieds, je marche, donc je suis toujours vivant. J'avance vers les rochers, la côte se trouve encore à une cinquantaine de mètres. J'avance doucement et au fur et à mesure, mon corps sort de l'eau. Je suis tout gluant, noir, mais j'ai les membres intacts. J'avance toujours, l'eau ne m'arrive plus qu'à la ceinture. Je suis nu, tout nu, couvert de mazout. J'appelle à l'aide, au secours. Épuisé je m'écroule sur les galets qui couvrent la petite crique attenante à la plage de Mers el-Kébir. Ce sont des cris qui me réveillent, qui me tirent comme d'un profond sommeil. Je gis allongé, face contre terre, les pieds dans l'eau. Une ombre se penche sur moi et une voix faite : « Venez ! Celui-ci respire encore ! » Des mains me prennent délicatement et me portent vers les rochers au sec. Je suis allongé et enroulé dans une couverture : « Tiens bon on revient' ! » m'encourage-t-on. Je me sens mieux. Je respire, dommage que ces relents de mazout me reviennent sans arrêt. J'arrive à entrouvrir les paupières. Elles sont collées, mes cils et mes sourcils sont grillés. Mes cheveux sont cramés depuis un bon moment. Je distingue comme dans un brouillard, le triste spectacle qui s'est déroulé là, devant moi. A quelques mètres, à mes pieds, la mer toute noire, souillée de mazout. Des corps sans vie, sont venus s'échoués sur la grève. Les clapotis de l'eau les font encore bouger. Tout au long de la rade, je distingue ce qu'il reste de BRETAGNE. Son épave est toujours visible et fume encore en surface. A mes côtés sont alignés sur les galets, des corps inertes. J'ai le sentiment de veiller sur eux, de monter la garde. Les sauveteurs pénètrent dans la mer, l'eau jusqu'à la ceinture. Ils retirent des marins qui, accrochés à des épaves, vivent encore. Les corps visqueux, couverts d'huile et de mazout, glissent entre les mains des sauveteurs. Ce sont des cris des hurlements de douleur qui s'échappent de ces loques gluantes qui n'ont plus forme humaine. Beaucoup sont amputés des membres, c'est atroce. Je distingue plusieurs corps sans tête sur le bord du rivage. Comment ai-je pu m'en sortir de cette boucherie ? L'activité des sauveteurs, un peu désordonnée peut-être est cependant très intense et efficace. Ce sont en majorité des habitants de Mers el-Kébir, des Orannais et des pieds noirs. Des camions bâchés sont arrêtés sur la route qui surplombe le bord de mer. Les autorités sont présentes. Le maire de la localité, ceint de son écharpe bleue, blanche et rouge se penche sur les blessés. Il les réconforte à sa manière, s'approche de moi et comme aux autres, me met le goulot d'une bouteille dans la bouche. Il m'invite à boire, j'avais une bonne rasade d liquide, çà me brûle dans la bouche, c'est du rhum, c'est bon. Je suis sonné, je vais bien, je deviens euphorique. Je m'enroule dans ma couverture. Je sens que l'on me transporte avec précaution et je m'endors. La nuit est tombée sur le port d'Oran. Dans mon sommeil, je devine des mains qui me tripotent de partout. Ceci à le don de me réveiller définitivement. Je suis dans une grande salle aménagée en bloc opératoire. Plusieurs tables recouvertes de draps blancs font office de 'billard'. Des hommes, des femmes, tout de blanc vêtu, s'affairent autour des blessés. Deux infirmiers s'occupent de moi. A l'aide de gros morceaux de coton, ils nettoient mes plaies souillées par le mazout. Mon corps est en partie débarrassé de ce liquide marron foncé. Les infirmiers agissent avec précaution. Ils emploient un produit huileux qui dissous toutes impuretés. Un troisième personnage s'approche de moi. Il me regarde et me demande comment çà va. Il examine mes blessures. Donne des instructions aux infirmiers, c'est un médecin. J'entends quelques bribes de conversation qu'ils font sur mon état de santé : « Quelle chance ! miracle ! du BRETAGNE. Pansements gras, mercurochrome, beaucoup de repos ! » Une forte odeur d'éther plane dans la pièce. Un infirmier s'approche de moi, il porte un bidon de lait. Il me tend un grand bol et j'avale son contenu avec délice. Cela me fait du bien et, j'apprécie la douceur du breuvage. Mes deux infirmiers continuent leur travail. Mon visage, ma tête sont recouverts de bandages. Seuls, trois orifices pour les yeux et la bouche, me permettent de respirer et m'alimenter. J'apprends que je suis soigné à l'école de St. André à ORAN. Cette école est transformée en hôpital en raison des graves événements qui viennent de se produire. Le personnel en tout les cas est très dévoué. Je suis tout courbaturé mais les douleurs s'estompent peu à peu. Je m'appuie sur le bord de la table. L'infirmier me tend en souriant la ceinture en cuir de mon pantalon. C'est la seule chosa que j'avais sur le corps au sortir de l'eau. Il m'aide à enfiler une tenue de toile grise, genre pyjama. Je descends de la table et j'effectue quelques pas soutenu par mes deux infirmiers. Tout à coup, je défaille, je me sens partir. J'ai envie de vomir. Un bassin m'est tendu et je me mets à rendre et le lait, et le rhum, et le mazout, et l'eau de mer ingurgités ces dernières heures. Je suis soulagé et je reprends doucement des forces. Je marche seul et je me dirige vers les toilettes. Là se trouve une glace et que vois-je, une momie qui me regarde. Je suis 'chouette' couvert de bandeaux, l'homme invisible quoi ? J'ignore quelle heure il peut être ? Cela n'a pas grande importance. La nuit est déjà bien avancée et les infirmiers reçoivent toujours des blessés des morts. Les premiers soins terminés, je suis dirigé vers un grand dortoir, celui des élèves de l'école de St. André, puisque ce sont les grandes vacances. Un bon lit et des draps bien blancs m'attendent. Le dortoir est presque complet. Je me laisse prendre la température par mon infirmier. Il me fait absorber un grand verre d'eau accompagné d'un comprimé. Une minute plus tard je m'endors profondément dans les bras de Morphée, au royaume des anges. C'est le va-et-vient des infirmiers qui me réveille. Le jour se lève à peine. Je suis à nouveau tout courbaturé et mon visage sous les pansements me fait mal, très mal, çà me brûle. Je m'assieds sur le bord du lit. J'interroge un infirmier sur ce qui se passe, pourquoi ce remue ménage ? Il me répond : « ...que pendant la nuit, cinq marins sont morts. Ils n'ont pas de blessures graves, mais le mazout qu'ils ont avalé, les ont empoisonnés pendant leur sommeil. » L'infirmier ajoute : « Vous avez eu beaucoup de chance en rejetant le mazout que vous aviez absorbé. » Je me lève péniblement et je me dirige au fond du dortoir. Je veux voir mes camarades morts. Je ne les connais pas et pourtant ils sont également du BRETAGNE. Ils ne portent aucune blessure apparente mais leur visage est devenu noir violet. Ils ont le même rictus des lèvres découvrant leurs dents. Ils ont dû souffrir avant de mourir.... et pourtant dans mon sommeil je n'ai rien entendu. Ils sont morts en silence empoisonnés. Un médecin me demande de le suivre dans une grande salle attenante au dortoir. Il veut que je l'aide à identifier les cadavres que la mer a rejetée. J'accepte, mais bien vite je regrette. Des corps mutilés pour la plupart, sont allongés sur de grands draps blancs, à même le parquet. Il y en a bien une centaine me dit le médecin. Certains sont à moitié carbonisés, noirs, recroquevillés. Une odeur écœurante s'échappe de cet amas de chair et de ce qui était hier encore, des jeunes garçons bien portants, pleins de vie det d'espoir en l'avenir. Je craque je n'en peux plus, je pleure. Un infirmier me raccompagne à mon lit. Il me dit des paroles réconfortantes. Il va me chercher du café dans un bol et cela me fait du bien. La vision que je garde de tous ces morts, agglutinés les uns aux autres, est toujours présente en ma mémoire. Le médecin décide de me refaire les pansements du visage. L'infirmier me conduit dans la salle de soins qui jouxte le bloc opératoire. Je vois des chirurgiens, des infirmières, qui opèrent de grands blessés. « Ils n'ont pas arrêté de la nuit » me dit l'infirmier en enlevant mes pansements. Mon visage est tout boursouflé, enflé et par endroit la chair est à vif. La peau du front et des joues se pèle comme une pomme cuite. Cela me fait très mal et l'infirmier me fait allongé sur la table. Avec délicatesse, il nettoie les plaies avant de les recouvrir avec de la gaze. Il s'attarde plus longtemps autour de ma joue gauche. Elle a été blessée assez profondément par un petit éclat. Il m'en restera sûrement une cicatrice. L'infirmier me refait un nouveau pansement, plus léger que le précédent. Mes yeux et ma bouche sont plus dégagés. Quant aux cheveux n'en parlons pas, ils ont complètement disparus, roussis dans la bataille. Je reste à l'école St.André quelques jours. Beaucoup de repos et une bonne nourriture me retapent rapidement. Comme je suis relativement valide, j'aide les infirmiers dans leur tâche pas toujours facile. J'essaie, mais en vain, de faire parvenir un message à mes parents en métropole, pour les rassurer sur mon sort. Je saurai plus tard, que l'occupant allemand n'a pas manqué d'exploiter le drame de Mers el-Kébir en sa faveur, laissant des marins dans l'angoisse, sans nouvelle. Le soir, avant d'aller me coucher, il m'arrive d'aller prendre l'air et un peu de fraîcheur, dans le square attenant à l'école St.André. Des orannais y viennent également et leur conversation est orientée sur la tuerie dont ils ont été les témoins et qui s'est passée là, sous leurs yeux, dans la rade de Mers el-Kébir. Je vois encore de la fumée qui s'échappe des épaves des bateaux là bas au loin. Le cuirassé PROVENCE s'est échoué à la côte. La quille du BRETAGNE est encore visible. Un couple d'algériens se promène dans le square. L'homme est vêtu d'une djellaba. La femme est voilée, seuls ses yeux sont visibles. Ils m'aperçoivent et ils s’assoient sur le banc en face du mien. Ils m'observent discrètement puis échangent quelques mots en arabe. L'homme se lève, s'approche de moi et me demande dans un français sans accent : « Excusez-moi Monsieur, mais puis-je faire quelque chose pour vous ? » Je sursaute car j'étais loin, très loin dans mes pensées. Je lui réponds : « J'aimerais s'il vous plaît que vous préveniez mes parents en France. » C'est comme cela que mes parents et mon camarade d'enfance Paul RIO ont été prévenus par télégramme, que j'étais vivant. Je n'ai jamais plus revu ce couple d'algériens pour leur manifester ma reconnaissance et leur dire encore merci ! Je les revois comme si cette scène s'était déroulée hier, cinquante années plus tard. Le 06 juillet, les anglais reviennent avec leurs avions. Ils mitraillent à nouveau la rade de Mers el-Kébir. Ils attaquent le cuirassé DUNKERQUE avec des torpilles. Des matelots exténués, qui se reposaient sur le pont du navire, sont massacrés comme cela pour qui ? Pourquoi ? Pour rien ? J'assiste aux obsèques de mes camarades au cimetière marin de Mers el-Kébir, j'ai tenu à y aller. L'amiral Marcel GENSOUL, notre amiral est présent. Il s'incline devant les cercueils de ses marins et prononce ces paroles, les larmes aux yeux : « S'il y a un drapeau qui est sans tâche, c'est bien le nôtre, le drapeau français ! » Cérémonie émouvante, dure très dure à supporter - 1300 marins sont morts pourquoi ? L'effectif du cuirassé BRETAGNE en période de guerre approche les 1400 marins. Seulement 200 marins environ en sont sortis mais dans quel état ? physique, mental ? Certains ont disparu et sont morts à l'intérieur du navire, environ 900. D'autres ont réussi à la nage à regagner la terre. Ils sont devenus fous ou amnésiques. Ils ont pris le maquis, on ne les a jamais revus, peut-être certains sont-ils encore vivants ? Après un mois de repos au centre d'Ain el-Turck, je suis rapatrié en France à Toulon, où une nouvelle affectation m'attend, car la guerre n'est pas terminée. Si mon récit vous a plu je vous raconterai le sabordage de la flotte à Toulon en novembre 1942 (Sabordage de la flotte à Toulon). Parce que là aussi : « J'Y ÉTAIS »